Il est de ces œuvres dont il semble que la moindre parcelle contienne, en une mise en abyme infinie, la totalité de l’âme qui l’anime. Celle de Lucques Trigaut, tout entière hantée de glissements et de luttes, de feulements et d’éveils, ne cesse d’éclairer de ses plus belles lumières la magique transparence de la métamorphose. Rien en cet art en effet qui ne plonge vers l’obscur sans en noter les très frêles nuances, les irisations et les plis que font naître les rames fouillant les eaux. Rien qui ne se veuille l’écho d’une conversation souterraine, la mise à jour de ces mille voix humides et comme marquées d’une fêlure, le bruissement d’un instant qui s’éteint. Car peindre la forme à laquelle plus rien ne tient et qui s’éboule dans la boue et l’oubli, c’est aussi peindre l’abandon, avec ce tremblement de pinceau qui n’appartient qu’à ceux pour qui le regret et le rappel de leur fin cède devant la fascination de l’inconnu qui naît.

 

Lucques Trigaut nous donne à voir cet invisible moment de genèse. En ses cosmogonies, en ses levers de terre qui aiment à prendre les lueurs étranges du réveil d’Erda, dans ces descentes aux enfers et ces engloutissements voluptueux, ce ne sont rien moins que les forêts du moi qui murmurent et se figent, en des images quasi sonores où le clair bruit du feu de bois se mêlerait aux craquements du givre. Et ce que l’ombre dessine, au sein de ces ballets de flagelles, en ces pullulements organiques, avec ses orées de silence qui sont comme les répons des déflagrations d’un univers qui meurt, c’es ce désir de fixer la seconde fragile où la chrysalide s’ouvre et révèle, c’est cette fascination pour l’acte créateur et son cheminement, fascination qui se percevait déjà dans la mouvante multiplicité des brumes et des burgs des débuts, oscillant encore entre Hugo et C.D. Friedrich ainsi que dans les dessins proches des délires mescaliniens qui ont suivi.

 

Plongées vers nos géologies les plus secrètes, les aquarelles de Lucques Trigaut exposent en effet les moindres facettes de nos méandres cérébraux. Traces matricielles de la pensé, elles sont ce « rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de l’âme » dont parlait Pessoa et ses étonnantes fleurs d’aube prennent leurs racines au cœur même des eaux dormantes du lac intérieur. A la recherche d’une autre chose qu’il pourrait être dangereux de trop fixer, l’art de Lucques Trigaut emploie la forme d’un parchemin précieux pour, l’espace d’un lâcher de voiles et au-delà du point où vibrent les couleurs, être le prélude d’un décryptage de l’éternel mystère.

 

Ses dévorantes phalènes sont de celles qui s’envolent par-delà les rideaux que nous avons tendus sur nos nuits.

Claude Arlan

(extrait du catalogue de l'exposition Phases belgiques - Courant continu )